N° de dépôt 00037236

Le rendez-vous

 

C’était sur le chemin du retour. A moitié.

J’accélérais le pas car le soleil là-bas sur la méditerranée avait commencé

depuis longtemps déjà sa chute vers l’horizon.

Une vingtaine de degrés, pas plus, restaient à accomplir pour entamer le

crépuscule. Ce qui, l’un dans l’autre, ne me donnait pas plus d’une heure et

demie de clarté pour regagner mon véhicule.

D’autant que je ne pouvais compter sur la lune celle-ci s’étant déjà couchée

en cette époque de second quartier. J’avais fouillé mes poches mais point

de lampe électrique.Oubliée.

L’endroit n’était pas dangereux mais suffisamment éloigné de la banlieue et

la crainte d’être pris au piège de la nuit avait quelque chose de délicieux et

angoissant tout autant.

Tout à l’appréciation de ces sensations inhabituelles et non désagréables

soudain je le vis.

La haut. Sur la barre des Taulières.

Et à sa limite. Là où elle se brise sur le vallon des Esclaouprés pour ensuite

donner naissance au Taoumé haut de ses 668 m.

A deux mètres près on aurait pu l’appeler roche du diable.

Était-ce une illusion ? Ce demi ellipsoïde noir était-il un rocher ?

J’en étais encore assez loin. A environ 800 m.

Au détour du chemin qui longe Baume Sourne et qui se continue plus bas en

longeant la paroi rocheuse.

Je passerais donc sous lui sous peu et, dès ce moment, je le fixai

fermement pour mieux le définir.

Il ne bougeait point et était en équilibre stable.

A vu de nez et comparé à son environnement sa taille devait bien approcher

le mètre. Mes pieds me faisaient mal.

Ce soir je soignerais ces deux ampoules. Bien symétriques.

Chacune sous la partie charnue qui précède le pouce. M’approchant,

quoi que loin encore, son extrémité supérieure, effilée,

me paru lentement dodeliner de droite à gauche et de gauche à droite

dans un lent mouvement de va et vient continuel.

Ce n’était donc pas un rocher. J’étais maintenant à son aplomb,

à quelques dizaines de mètres sous lui. J’essuyais mes lunettes

minutieusement pour définir au mieux cette étrange présence.

A n’en pas douter j’étais là face à un grand rapace.

Je distinguais nettement la tête les yeux et le bec. Il était comme assis.

Et sa tête dodelinait toujours. Mais il ne bougeait toujours pas.

J’eu quelque angoisse en pensant à la possibilité d’une attaque toujours

possible. Je m’en voulu alors d’avoir aussi oublié mon couteau suisse.

Il aurait pu servir à défendre ma vie éventuellement menacée par l’énorme

volatile. L’idée du danger devient parfois attrayante et pousse l’individu à

des conduites hasardeuses. Comme l’inconscient jouant à la roulette russe

je ne pu m’empêcher de provoquer la bête.

Je prenais même plaisir à, le toisant du bas de la falaise, lui lancer de

sonores croac...croac et à faire de grands mouvements désordonnés pour en

quelque sorte l’effrayer mais, plutôt, soyons franc, le dissuader de passer à

l’attaque.

Il me regardait presque tristement.

Dodelinait toujours mais plus lentement. D’évidence il ne m’attaquerait pas.

J’étais quelque peu soulagé mais un tantinet déçu.

Il ne m’arriverait décidément jamais rien d’extraordinaire.

Ma vie allait bientôt s’achever dans une sorte d’inexistence ouatée.

Une non vie en quelque sorte.

Tout paraissait s’agiter autour de moi et tout en moi paraissait mort.

Rien ne m’avait atteint et je n’avais rien atteint non plus.

Même la haut cet oiseau me narguait de sa calme et dodelinante

indifférence.

Le ciel s’obscurcissait peu à peu. La nuit ne tarderait pas à apparaître.

Il était temps de rentrer et de m’arracher à ces tristes pensées.

Je repris mon chemin tout en me retournant épisodiquement de façon à

garder son image bien réelle à mes yeux.

Le calme d’un vieux sachem. Il ne bronchait pas.

Était-ce un descendant du gros hibou dont la grotte était si près ? Mystère.

J’arrivais maintenant à l’extrémité de la barre vers Canteperdrix, là où le

chemin redescend presque à 180° vers Tête Rouge et me retournai encore

pour le voir une dernière fois.

Il était devenu gros point sur l’horizon mais je l’apercevais néanmoins

distinctement.

Il se leva sur ses deux jambes et marcha quelques mètres sur la crête pour

ensuite disparaître de l’autre côté de la colline.

Sa nature humaine me coupa alors le souffle et il me fallut plusieurs

minutes je l’avoue pour me remettre de cette inattendue erreur

d’appréciation.

Qu’était venu chercher ou fuir ce faux rapace ?

Ici dans ce lieu solitaire et baigné

De soleil, de calcaire et de paix.

Certainement pas moi ou autres de ma race

Extravertis bruyants, brise tranquillités.

Faux rapace, vrai homme, ne m’en veux pas.

La haut sur ce rocher

C’était toi. C’était moi.

ubah naxomob

24 1 2003

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